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Balzac : financiers et crises de foi _ Cynisme et philosophie

Par Noëlle • 28 oct, 2008 • Catégorie: La plèbe d'en bas, Littérature

Actes et discours : d’un côté l’Histoire de la grandeur et de la décadence de César Birotteau – le titre parle de lui-même ; de l’autre, d’élégants dîneurs faisant assaut d’esprit dans un discours qui ne manque pas de sel. On y découvre certes l’origine de la fortune de Rastignac, et l’histoire de La Maison Nucingen. On y palabre aussi beaucoup, on débat, on se contredit. On n’aboutit pas, mais est-il meilleur sujet de fiction que l’économie fictive ?


Spéculation immobilière

César Birotteau, parfumeur, est riche, et décoré. De quoi attiser son ambition… et appâter quelques peu scrupuleuses connaissances. À Claparon, dans le rôle du tentateur, de lui faire partager son enthousiasme pour la spéculation, définie de manière toute lapidaire : tondre le public. Et des relents de poujadisme dont je ne jurerais pas que certain discours pas si anciens aient été parfaitement dénués.

—Tondez le public, entrez dans la Spéculation.

—La spéculation ? dit le parfumeur, quel est ce commerce ?

— C’est le commerce abstrait, reprit Claparon, un commerce qui restera secret pendant une dizaine d’années encore, au dire du grand Nucingen, le Napoléon de la finance, et par lequel un homme embrasse les totalités des chiffres, écrème les revenus avant qu’ils n’existent, une conception gigantesque, une façon de mettre l’espérance en coupes réglées, enfin une nouvelle Cabale ! Nous ne sommes encore que dix ou douze têtes fortes initiées aux secrets cabalistiques de ces magnifiques combinaisons.

César ouvrait les yeux et les oreilles en essayant de comprendre cette phraséologie composite.

— Écoutez, dit Claparon après une pause, de semblables coups veulent des hommes. Il y a l’homme à idées qui n’a pas le sou, comme tous les gens à idées. Ces gens-là pensent et dépensent, sans faire attention à rien. Figurez-vous un cochon qui vague dans un bois à truffes ! Il est suivi par un gaillard, l’homme d’argent, qui attend le grognement excité par la trouvaille. Quand l’homme à idées a rencontré quelque bonne affaire, l’homme d’argent lui donne alors une tape sur l’épaule et lui dit : Qu’est-ce que c’est que ça ? Vous vous mettez dans la gueule d’un four, mon brave, vous n’avez pas les reins assez forts ; voilà mille francs, et laissez-moi mettre en scène cette affaire. Bon ! le banquier convoque les industriels. Mes amis, à l’ouvrage ! des prospectus ! la blague à mort ! On prend des cors de chasse et on crie à son de trompe : Cent mille francs pour cinq sous ! ou cinq sous pour cent mille francs, des mines d’or, des mines de charbon. Enfin tout l’esbrouffe (1) du commerce. On achète l’avis des hommes de science ou d’art, la parade se déploie, le public entre, il en a pour son argent, la recette est dans nos mains. Le cochon est chambré sous son toit avec des pommes de terre, et les autres se chafriolent (2) dans les billets de banque. Voilà, mon cher monsieur. Entrez dans les affaires. Que voulez-vous être ? cochon, dindon, paillasse ou millionnaire ? Réfléchissez à ceci : je vous ai formulé la théorie des emprunts modernes. Venez me voir, vous trouverez un bon garçon toujours jovial.

BALZAC, Honoré de. Histoire de la grandeur et de la décadence de César Birotteau [En ligne]. Paris : Furne, 1844.

[Consultation du 24 septembre 2008].

Disponible sur internet : http://www.paris.fr/musees/balzac/furne/presentation.htm

Le pâté aux truffes : valeurs fictives

Très didactique, Bixiou dresse un éclairant parallèle avec des « petits pâtés » pour nous expliquer le principe des valeurs fictives. Et l’on en vient bien vite à parler politique et vertu… “Voilà les vrais principes de l’âge d’or où nous vivons ! “

— Blondet vous a dit en gros les deux premières liquidations de Nucingen, voici la troisième en détail, reprit Bixiou. Dès la paix de 1815, Nucingen avait compris ce que nous ne comprenons qu’aujourd’hui : que l’argent n’est une puissance que quand il est en quantités disproportionnées. Il jalousait secrètement les frères Rostchild(3). Il possédait cinq millions, il en voulait dix ! Avec dix millions, il savait pouvoir en gagner trente, et n’en aurait eu que quinze avec cinq. Il avait donc résolu d’opérer une troisième liquidation ! Ce grand homme songeait alors à payer ses créanciers avec des valeurs fictives, en gardant leur argent. Sur la place, une conception de ce genre ne se présente pas sous une expression si mathématique. Une pareille liquidation consiste à donner un petit pâté pour un louis d’or à de grands enfants qui, comme les petits enfants d’autrefois, préfèrent le pâté à la pièce, sans savoir qu’avec la pièce ils peuvent avoir deux cents pâtés.

— Qu’est-ce que tu dis donc là, Bixiou ? s’écria Couture, mais rien n’est plus loyal, il ne se passe pas de semaine aujourd’hui que l’on ne présente des pâtés au public en lui demandant un louis. Mais le public est-il forcé de donner son argent ? n’a-t-il pas le droit de s’éclairer ?

— Vous l’aimeriez mieux contraint d’être actionnaire, dit Blondet.

— Non, dit Finot, où serait le talent ?

— C’est bien fort pour Finot, dit Bixiou.

— Qui lui a donné ce mot-là, demanda Couture.

— Enfin, reprit Bixiou, Nucingen avait eu deux fois le bonheur de donner, sans le vouloir, un pâté qui s’était trouvé valoir plus qu’il n’avait reçu. Ce malheureux bonheur lui causait des remords. De pareils bonheurs finissent par tuer un homme. Il attendait depuis dix ans l’occasion de ne plus se tromper, de créer des valeurs qui auraient l’air de valoir quelque chose et qui…

— Mais, dit Couture, en expliquant ainsi la Banque, aucun commerce n’est possible. Plus d’un loyal banquier a persuadé, sous l’approbation d’un loyal Gouvernement, aux plus fins boursiers de prendre des fonds qui devaient, dans un temps donné, se trouver dépréciés. Vous avez vu mieux que cela ! N’a-t-on pas émis, toujours avec l’aveu, avec l’appui des Gouvernements, des valeurs pour payer les intérêts de certains fonds, afin d’en maintenir le cours et pouvoir s’en défaire. Ces opérations ont plus ou moins d’analogie avec la liquidation à la Nucingen.

—En petit, dit Blondet, l’affaire peut paraître singulière ; mais en grand, c’est de la haute finance. Il y a des actes arbitraires qui sont criminels d’individu à individu, lesquels arrivent à rien quand ils sont étendus à une multitude quelconque, comme une goutte d’acide prussique devient innocente dans un baquet d’eau. Vous tuez un homme, on vous guillotine. Mais avec une conviction gouvernementale quelconque, vous tuez cinq cents hommes, on respecte le crime politique. Vous prenez cinq mille francs dans mon secrétaire, vous allez au Bagne. Mais avec le piment d’un gain à faire habilement mis dans la gueule de mille boursiers, vous les forcez à prendre les rentes de je ne sais quelle république ou monarchie en faillite, émises, comme dit Couture, pour payer les intérêts de ces mêmes rentes : personne ne peut se plaindre. Voilà les vrais principes de l’âge d’or où nous vivons !

BALZAC, Honoré de. Histoire de la grandeur et de la décadence de César Birotteau [En ligne]. Paris : Furne, 1842.

[Consultation du 24 septembre 2008].

Disponible sur internet : http://www.paris.fr/musees/balzac/furne/presentation.htm

NOTES :1 :esbrouffe est utilisé comme masculin par Balzac, et indiqué comme tel chez Littré (1892) et Guérin.
2 : se chafrioler : se délecter

3: et en effet, contrairement à l’avis couramment répandu, ce n’est pas Rotschild qui a servi de modèle au personnage du baron de Nucingen, mais Achille Fould, banquier tout aussi puissant. Sur les liens entre les Fould et Balzac, et pour plus de détails, cf. la préface par Anne-Marie Meininger de La Maison Nucingen en Folio.


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