J’attendrai… d’être le Suivant
Par Arnaud • 2 juil, 2006 • Catégorie: La plèbe d'en bas, Television •
Ces temps-ci sur les écrans publicitaires de France et de Navarre, 2 pubs parmi tant d’autres nous sont martelées. Outre l’estime que l’on peut porter à ces messages à caractère commercial (ne jamais oublier qu’il ne s’agit que de vendre une camelote dont on n’a souvent guère besoin), ceux-ci sont particulièrement puants et suintants d’un pseudo-humanisme dégueulasse. La première, c’est celle du Medef sur les jeunes et l’entreprise avec le slogan « l’entreprise c’est la vie! » (après Auchan, « la vie, la vraie », on peut se féliciter de ces fils de pub payés très cher pour des idées aussi novatrices que connes), et la deuxième, un service de téléphone portable pour « savoir » qui sera le « suivant dans ta vie amoureuse ». Gavage de crétins.
Le MEDEF communique sur son dessein et sa vision de la jeunesse: « La récente crise du CPE a mis en évidence le fossé qui s’est creusé entre les jeunes et l’entreprise. Pour rétablir le dialogue et avancer ensemble une solution existe pourtant : la formation en alternance. » (citation extraite de la page d’accueil du site du medef). C’est beau. Plein de bonnes intentions. Alors, ce syndicat des patrons a lancé un site (keskonattend.com) soutenu par une promotion télévisuelle (visible ici). On y voit des jeunes, dans l’attente, perdus, les yeux hagards, déboussolés, ne sachant que faire de leur vie, et de l’autre côté des dirigeants d’entreprise (jeunes forcément mais moins que les premiers). Mais il ne faut pas croire qu’il s’agisse de cadres dynamiques, au contraire, eux aussi attendent, sont perdus. Et ils attendent quoi tous ces gens? De travailler ensemble, de créer une synergie qui mettra la France au travail, donnera du sens, un but à atteindre et permettra l’accomplissement de l’individu, ce que ponctue le slogan dudit clip par « l’entreprise c’est la vie! ». Le « ! » est important. Plus qu’une affirmation, c’est un impératif; une évidence enjouée du langage jeune. C’est pour les jeunes ce message, et puis aussi pour les patrons « jeunes » qui sont proches de ces jeunes. L’entreprise c’est la vie, mais aussi cette jeunesse éternelle, le pari de l’avenir. Cette pub à l’esthétique esthétisante bobo chic, est couverte par la musique « j’attendrai » aux paroles à double sens (voir le commentaire). Tous ces gens attendent chacun dans leur coin. Mais le MEDEF est là, qui va les réunir: l’entreprise, le ciment de la vie!
Et lorsqu’on surfe sur le site dédié à cette initiative, chaque explication, chaque lien est ponctué d’un « ! ». Pour preuve que ça marche! On vous le dit! Navrant. Le Medef n’a rien de mieux à faire que de nous baratiner avec ces slogans. La nouvelle donne sociale, ça serait l’entreprise qui en serait porteuse. Ces entreprises, repaires de filous, d’enfoirés, d’arrivistes, d’incompétents aux mains pleines seraient la vie, notre vie? Ces Zacharias, ces Forgeard, ces Lagardère et tous ces autres grands patrons d’entreprises (qui ont fait l’actualité récemment), pris les mains dans les sacs d’argent, pour délit d’initiés, stock options éhontées, trafic d’influence, incompétence (c’est Lagardère qui le dit de lui), retraites dorées et autres malhonnêtetés financières et morales devraient être nos modèles? La vie de l’entreprise, c’est de la merde. Une vie menée par l’entreprise, c’est de la corruption. La vie générée par l’entreprise, c’est du stress et moins de temps pour soi. L’entreprise, c’est la vie de ses patrons qui bouffent celle des autres. L’entreprise n’a pas pour but d’amener les gens à vivre ensemble, juste de les rassembler pour qu’elle fasse du fric, et pour ça y a même pas besoin d’une démocratie ou d’une égalité des personnes. L’entreprise se satisfait des régimes autoritaires et dictatoriaux, à se souvenir que ce sont toujours les dirigeants d’entreprises qui ont fait leurs affaires et leur fortunes sur le dos des opprimés et des exploités.
« Au suivant! » Chaque fois que j’entends ce mot, c’est la chanson de Jacques Brel qui fait écho. Cette chanson dénonçait le traumatisme de l’armée, du service militaire qui produisait des “armées d’impuissants”, des êtres à jamais assimilés à une masse informe, interchangeables, dont la crainte n’est d’être qu’un clone de l’autre, que la femme « au moment de succomber semble (…) murmurer, au suivant »,…. tout ce traumatisme donc de l’adjudant-chef criant “au suivant” reste ancré. Et quoi de mieux qu’une pub censée s’adresser à des ados et autres jeunes adultes en quête d’existence: savoir quel sera le prochain mec avec qui tu sortiras! Ouais, youpie. On juge de la haute portée de ce service téléphonique, surtaxé. Passons déjà sur la capacité d’un N° de téléphone à prédire l’avenir, sur la crédulité supposée de l’ado (en même temps ça marche), mais que penser de la finalité d’un tel message? Les mecs en amour, comme dans tout le reste, c’est interchangeable. C’est un fait acquis. On sait qu’il y aura le suivant, surtout chez les ados, volages par essence. On ne mise que sur le consumériste misérabiliste d’une existence sans dessein ou sans valeur de l’intégrité humaine. On ne ramène que l’être humain à un nom, un n°, interchangeable. Mais ce n’est pas de leur faute, c’est la vie qui est comme ça, ils ne font que proposer un service de loisirs et de fun à des ados, friands, et pas si cons, qui ont bien compris le second degré de la chose. Cynisme absolu. La pub s’appuie sur la médiocrité de la société pour justifier son acte. La vie, ce n’est pas le suivant, la page, l’inanimé, l’informe. Prétendre, et vendre sous forme de service l’inverse, c’est rabaisser l’être humain à un pur produit. Le Medef aurait raison, « l’entreprise c’est la vie! » Salope et chienne de vie. Mais d’ailleurs, je soupçonne fort de pouvoir vendre cette chiennasse de vie au 8 10 08 pour avoir le logo animé .
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Ayant revu cette pub, cet air “j’attendrai” est amusant à plus d’un titre. Attendre l’amour d’une entreprise c’est vraiment prendre les jeunes pour des cons, mais soit. Surtout que lorsque la chanson continue son refrain “j’attendrai, le jour et la nuit (rêve subliminal de l’entreprise que l’employé s’échine à la tâche nuit et jour sans être emmerdé par un quelconque droit du travail?), oui j’attendrai… ton retour”. Retour, voilà bien le mot: retour à l’emploi. Chômeurs, jeunes, feignants, il faut remettre la france au travail: retour à la semaine de 50h, sans congés payés, sans sécu… l’entreprise attend le retour donc. Décidement cette pub, selon le bout par laquelle on la prend, est puante et réactionnaire