No Country For Old Men de Joel et Ethan Coen
Par Arnaud • 19 fév, 2008 • Catégorie: Cinéma, La plèbe d'en bas •
Bien
1980. Texas. Frontière du Mexique. Pas encore de mur ni de gardes barrières fous américains. La dope, la blanche, la coco et l’héro, nouveau fer de lance de l’économie souterraine, manne financière aguicheuse, futures héroïnes de la décennie dorée du golden boy friqué, est l’horizon des âmes nouvelles. Les vieux n’y trouvent plus leur voie ni leur place, dépassés par un monde qui ne les écoute pas. Retour au polar, à leur source et leur noirceur, les frères Coen inscrivent leur récit épuré dans une histoire en filigrane du cinéma et de leur pays.
Synopsis : A la frontière qui sépare le Texas du Mexique, les trafiquants de drogue ont depuis longtemps remplacé les voleurs de bétail. Lorsque Llewelyn Moss tombe sur une camionnette abandonnée, cernée de cadavres ensanglantés, il ne sait rien de ce qui a conduit à ce drame. Et quand il prend les deux millions de dollars qu’il découvre près d’un corps, il n’a pas la moindre idée de ce que cela va provoquer… Moss a déclenché une réaction en chaîne d’une violence inouïe que le shérif Bell, un homme vieillissant et sans illusions, ne parviendra pas à contenir…
L’histoire part d’un rêve qui naît d’un cauchemar : trouver un tas de fric par hasard au sein d’une tuerie, où nul n’a survécu, sauf… l’intrusion de la conscience, qui le condamne à une poursuite morbide. Le thème s’inscrit dans une forme du film noir américain, dont un exemple proche serait Un plan simple de Sam Raimi.
Le Texas, c’est l’antichambre de l’Amérique des années 80. Le revers du golden boy de Manhattan (Wall Street d’Oliver Stone). Les Coen reviennent au genre de leur début (et de leurs réussites) : le polar noir et décalé. De leur premier film Blood simple, déjà situé au Texas, en passant par Miller’s crossing et bien sûr Fargo. Dans tous leurs films, des personnages ordinaires s’imaginent un destin plus important que leur vie, qu’ils veulent meilleure (Barton Fink, The Big Lebowski et The Man Who Wasn’t There). Embarqués dans leurs élans, qu’ils se doutent voués à leur perte, ils vont au bout des choses, dans une logique qui leur est propre. Désespéré, dont on entrevoit le tragique absurde, l’anti-héros des Coen est attachant. Il renvoie à ce rêve (américain) inaccessible et chimérique.

Film aride, comme les lieux du décor. Tommy Lee Jones y incarne un flic vieilli et fatigué (le shérif Bell). On le voit comme rarement sous des traits aussi étirés, même dans le film qu’il a réalisé, Trois enterrements. Il se demande, en ouverture du film, ce que les anciens auraient fait en ces temps présents, lui-même étant au crépuscule de sa vie. Le monde qu’il connaissait lui échappe, la folie meurtrière le dépasse, le futur ne l’angoisse plus : il est sans espoir, ni illusions.
Javier Bardem est le tueur sans scrupules. Serial Killer par nécessité et logique (elle lui est propre), il démystifie ce personnage et le dégage de tout prétexte de justicier que tant de codes cinématographiques formalisent (de l’honorable Seven au plus mauvais des films de la série Saw). Coupe de cheveux ridicule qui achève d’empêcher de se complaire dans ce personnage. Ni bien ni mal, juste un humain déshumanisé, encore que… Il semble se chercher, poussant le vice à se laisser capturer pour mieux se prouver qu’il peut s’échapper de toute loi des hommes.
Et puis Llewelyn Moss (Josh Brolin). Personnage complexe. Il a cette attitude du looser (comme celui d’un Fargo ou The Man Who Wasn’t There), mais cette démarche nonchalante, héros déchu des grands westerns crépusculaires. Mieux, il erre dans un état fantôme. Et une des forces du film se trouve ici à mon sens. Moss est presque l’un des personnages de Voyage au bout de l’enfer de Cimino. Il chasse le cerf, non pas dans les montages enneigées, mais dans le désert aride du texas, décor du mythe américain du cow boy (les voleurs de bétail ont laissé place aux trafiquants de drogue). Il rate sa proie. Il est un rescapé du Vietnam. Survivant et déjà mort. Il ne peut plus travailler (sans que l’on ait les raisons), hanté par un passé qu’il dissimule, mais qui le sauvera à un poste frontière tenu par un ancien du Vietnam comme lui.

A bien des égards, ce film s’inscrit dans la lignée de celui de Cimino. Ce No country est le voyage au bout de l’enfer de Moss et de Bell et de tous les autres qui s’immiscent en travers de leur route.
Les frères Coen se détachent d’un certain formalisme et d’un ton léger. Le propos est plus lourd et grave, même si on parle peu. On s’approche d’une aridité de l’émotion. Beau film désespérant, d’une noirceur profonde. Excellence du film de genre, il n’en atteint pas pour autant le magnifique et le superbe du Voyage au bout de l’enfer, ce qui est mon regret, vu la qualité du cet opus des frères Coen.
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A titre d’info, si cela a un quelconque intérêt, le film a remporté 4 oscars 2008 :
- Meilleur film
- Meilleur réalisateur
- Meilleur second rôle masculin : Javier Bardem
- Meilleur scénario