Ségolène Royal : respect et racolage
Par Noëlle • 16 juin, 2006 • Catégorie: Humeurs, La plèbe d'en bas •
Respect : mot-baudruche par excellence de notre époque. Son omniprésence agace, promesse d’un idéal qui n’est jamais défini. Et puis on finit par n’y plus prêter attention. Sauf quand le terme revient, dans la bouche de Ségolène Royal : il faut construire “la République du Respect”, avec référence appuyée aux rappeurs. Tout un programme. Et alors ?
Et alors rien, justement. Peu importe le sens de ces trois mots “République du respect”1. Associés à l’idée de “démocratie participative” (cf. le blog de la dame, Désirs d’avenir), ils doivent suffire à faire mouche. Leur but est simplement d’exhiber que la possible candidate est à l’écoute des vrais gens. Mais, pour se démarquer de Sarkozy, on parle des rappeurs, de ces « jeunes de banlieue», que lui traite de « racailles », signe évident d’irrespect. Il ne faudrait pas risquer de s’y tromper, hein, elle est de gauche, la royale, elle est socialiste. Cette jeunesse, elle la comprend, et le rap, elle apprécie, assez pour se dandiner avec Diam’s sur le plateau du Grand Journal. Si ce n’est pas une preuve, ça.
Elle la connaît et la comprend tellement bien qu’elle a donc fait cette fine observation, que c’est le terme de respect qui revient le plus souvent dans le rap. Nous ne pouvons qu’être admiratifs devant tant de perspicacité. Attention, cependant. Elle développe : « Le respect, dans les cités, au travail, le respect des différences, est le fondement du lien social ». Comment ? Pourquoi ? Nous n’en saurons pas plus, mais il s’ensuit un impératif : « Le respect était une question de morale, il est aujourd’hui une question politique ». Ah bon.
Je croyais pour ma part que c’était un peu plus compliqué. Allons donc y regarder de plus près, du côté de l’étymologie, pour commencer. Respectus : en latin, le terme désigne “l’action de se retourner sur”, puis prend un sens dérivé : “prendre en considération”. Ce mot ne s’applique pas à des personnes, mais à des faits, au mieux à des idées. Et le respectus ne fonde aucune valeur, aucun absolu : il est de l’ordre du constat, il n’est pas moral en soi (même si son objet peut renseigner sur l’idéal de celui qui prend ainsi en considération).
Le latin avait pourtant bien d’autres mots pour signifier le sentiment de respect2: verecundia et honos, notamment, qu’on traduit par “vénération” et “honneur”, mais qui recouvrent en fait des notions plus complexes. Ils impliquent notamment une idée de piété (piété envers les dieux, piété filiale), donc d’humilité voire de soumission. C’est donc un rapport fort d’un homme à un autre, ou à une entité. Et c’est un sentiment qui a à voir avec l’honneur : c’est faire preuve de fidélité à un système de valeurs, qui permet une légitime estime de soi-même. Bref, quelque chose que l’on doit à d’autres, mais que l’on se doit aussi à soi.
Avec son respect, le français a donc conservé le terme le moins marqué. Cela se ressent, par exemple, dans l’expression “présenter ses respects”, qui n’exprime que plate politesse. Un peu mieux : respecter quelqu’un, c’est commencer à l’estimer, même si c’est bien loin de l’admirer. Mais il ne s’agit pas encore d’absolu. On y arrive cependant aussi, avec le respect du sacré, par exemple. Là, nous sommes enfin dans la valeur morale. Et c’est là que se range le « respect de la personne humaine » auquel font référence Ségolène avec ses rappeurs. « Respecte en l’autre l’idée d’humanité ».
Mais est-ce que ça suffit au lien social qu’évoque Ségolène Royal ? Ca paraît difficile. Qu’est-ce que le lien social ? Le respect de certaines valeurs communes. Respecter le respect ? On tourne en rond. Ce n’est pas le respect, qui compte, c’est « la personne humaine » qui suit. Et qui est systématiquement oubliée.
D’où un malaise. Le respect, finalement, c’est surtout sous la forme “respect des lois”, “respect de l’ordre”, “respect de l’autorité”, qu’on le connaît. C’est très impersonnel, sans vraiment d’engagement de la part de celui qui respecte, à l’inverse des termes latins. Et ce n’est assurément pas cela que réclament les rappeurs. Leur emploi du mot respect est en fait beaucoup moins général. C’est le respect de l’individu. C’est moi qui veux avec entêtement être respecté. Mieux : estimé, pour ce que je suis, et accepté, tel que je suis. Retour d’un rapport personnel, qui était bien loin d’être évident sous cette forme, puisque “tenir en respect”, c’est maintenir à distance, sous la menace.
Alors je veux bien que Ségolène Royal nous rebatte les oreilles de sa “République du respect”. Mais il est inadmissible qu’elle avance cette notion comme une évidence. Le terme de respect a été banalisé : toute personnalité politique qui l’emploie a dès lors pour devoir d’en refonder le sens. Oui, les liens du respect moral au respect politique sont centraux : mais elle n’explique pas pourquoi, ne montre pas comment, ni pourquoi, ils posent problème aujourd’hui. Elle ne relève pas la distance qui sépare le respect de l’ordre et le respect réclamé par les rappeurs. Elle ne demande pas ce qu’il faut faire pour que le respect de l’autre s’incarne dans les institutions et crée ce lien social éminemment absent (sinon, pourquoi cette revendication pleine de frustration mêlée de colère de la part des rappeurs ?). Il y a de quoi rire, d’ailleurs : l’une de ses mesures phares serait l’encadrement militaire ? Respect conservateur, d’un autre siècle. Elle en semble loin, de la réflexion que devrait susciter le respect.
D’un concept peut-être bien essentiel, elle fait un hochet, un chiffon qu’elle agite pour rameuter les électeurs. Elle récupère une parole qu’elle ne fait pas seulement l’effort de comprendre. Elle en désamorce la portée. Elle la castre. Et elle veut nous aguicher avec ? Nous faire croire qu’elle se dresse ainsi, son chiffon rouge à la main, en pourfendeuse de l’injustice, en porte-parole du peuple. Cette parole volée et bafouée n’en fait qu’une racoleuse. Saviez-vous que, depuis Sartre, une “respectueuse” désigne une prostituée ?
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1Elle a d’abord employé le terme et sa variante, “France du respect” à propos de l’amnistie de Guy Drut, avant de le généraliser. Dans deux interviews similaires et successives, la référence au rap est présente.
2A remarquer, d’ailleurs : cette périphrase « sentiment de respect » semble indiquer que le respect n’est pas directement de l’ordre du sentiment.
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