En attendant Godot, au théâtre de l’Athénée-Louis Jouvet
Très bien
Petit soir de mars, à l’orée d’un printemps qui se fait attendre tout particulièrement à la tombée de la nuit. Nous voici au moins sur un pied d’égalité avec Vladimir et Estragon, et une curiosité non entamée à l’idée de les redécouvrir.
«« 1953 : pièce d’avant-garde. 1956 : pièce bourgeoise. 1961 : spectacle officiel « , ainsi résumait-on la carrière d’En attendant Godot il y a près d’un demi-siècle. Pièce unique surtout, qui, même cernée, refuse de se rendre : depuis sa création, on l’a qualifiée de nihiliste, de poétique, d’ennuyeuse, de choquante, d’insolite, de féroce, de révolutionnaire, et même de classique. On tient toutefois pour sûr que l’action se situe sur une route indécise, qu’en fait d’action, il ne s’y passe à peu près rien, que deux pauvres hères nommés Vladimir et Estragon y attendent un certain Godot. Et, qu’en principe, l’arbre qui se tient là au premier acte est toujours là au second. Pour le reste, les voies de Samuel Beckett sont impénétrables. »
Mon avis : Classique, oui, pourquoi pas, puisqu’on l’enseigne hélas dans les classes, en cours de français. Connue, en tout cas, ce qui me condamne à y aller pleine d’hésitation et tardivement, avec la crainte inavouée d’en ressortir toujours aussi peu convaincue (oui, je fus élève à qui on l’ »enseigna »). Grâces soient rendues à la mise en scène de Bernard Levy et à ses acteurs : la représentation est à la hauteur du maître qui l’écrivit. Ça marche, ça circule, ça passe, et comme une lettre à la poste, encore ! : le temps passe, les émotions, les interrogations, les drôleries passent, même s’il ne se passe rien. Finesse, rigueur et légèreté.

C’est évidemment un décor minimaliste qui accueille l’attente : un rocher, le fameux arbre, un vague chemin. Et en fond de scène, un grand ciel, si c’en est un, grisâtre. Ce n’est plus de l’épure, mais du dénuement un peu aride, comme les couleurs remarquablement rares sur la scène comme – surtout, dans les costumes. Quoi de plus neutre que l’attente… Vaste espace, vaste temps à meubler, dans la variation d’une lumière qui vient moduler la durée avec une discrète efficacité.
Nos lurons, pas toujours très gais, s’y emploient à merveille. Thierry Bosc nous campe un Estragon parfait, bourru et terre-à-terre, parfois bon bougre, attelé à l’inséparable Vladimir, plus rêveur, plus bavard et aussi plus dirigiste qu’incarne avec brio Gilles Arbona. On sait que leur attente sera égayée par Pozzo et son porteur, Lucky, un Georges Ser aussi remarquable dans l’absence que dans la présence. Quant au Pozzo, personnage déroutant, il est magistralement interprété par Patrick Zimmerman. Ces rôles clairs sont servis par des choix marqués, mais surtout par la finesse de jeu des acteurs, qui élargissent la gamme « sans avoir l’air d’y toucher », grâce une précision dans les gestes et la diction qui fait ressortir avec légèreté la moindre nuance. On oublie le texte pour assister à des rencontres et aux conversations qu’elles suscitent, naturelles et fluides, quoique absurdes – ou justement, parce que absurdes. Un sans faute, ou presque (un lapsus inopportun que l’acteur a su corriger en l’intégrant aussitôt).
Quatre personnages incarnés dans la rigueur et la finesse, et le tour est joué : cette vaste scène, vide ou presque, cette longue attente, se remplissent, se vident tour à tour, des mots s’échangent, des situations s’inventent, des idées sont lancées, laissées, reprises, détournées, transformées. Absurde ? Oui, assurément, il n’y a pas de sens, pas un sens, mais mille et un, qui circulent, apparaissent puis disparaissent, ou se transforment, démarrent au quart de tour, finissent là où on ne les attendait pas. Le sens ne s’arrête nulle part, on finit par douter de tout. Et alors ? Parce que le décor peut bien être aride, les propos parfois sombres, violents, ou désenchantés : la mise en scène n’escamote rien. Mais on joue quand même : jeux de mots, bien sûr ; mais seulement parce que jeu des acteurs, et jeu du personnage qui joue à l’acteur (et ça tombe bien il en est un), et jeu pour tromper l’attente, l’ennui. Les tours de force, tel le monologue de Lucky, y prennent toute leur saveur, et le comique sonne juste et sans esquives. L’absurde n’a jamais paru si simple et convaincant. Mots abondants, mots de peu, mots grandiloquents, mots absurdes même alors, ils animent les personnages, les acteurs les animent, ou bien l’inverse. Et l’on quitte les deux comparses en ayant l’impression d’avoir pris un grand bol d’air frais, à rester immobiles en partageant leur attente.
De tout cela découle une véritable grâce, aussi délicate que l’ingénieuse métamorphose qui enchante le décor à la tombée de la nuit. Assez étrangement, c’est-à-dire grâce à ce petit quelque chose qui n’a peut-être d’autre nom que le talent, En attendant Godot en sort comme libéré : la spectatrice que je fus en ressortit en tout cas sans éprouver nullement le besoin de se demander ce que Beckett « avait voulu dire », et peu soucieuse d’une lecture métaphysique qui chercherait l’absence de Dieu, la place de l’homme, celle de l’amitié. Concluons donc que cette mise en scène rend justice à Beckett, qui disait : « Quant à vouloir trouver à tout cela un sens plus large et plus élevé, à emporter après le spectacle, avec le programme et les esquimaux, je suis incapable d’en voir l’intérêt. »
En attendant Godot, de Samuel Beckett
Mise en scène :
Bernard Levy
Avec :
Gilles Arbona
Thierry Bosc
Garlan Le Martelot
Georges Ser
Patrick Zimmermann
Assistant à la mise en scène : Jean-Luc Vincent
Décors : Giulio Lichtner
Lumière : Christian Pinaud
Costumes : Elsa Pavanel
Assistante aux costumes : Séverine Thiebault
Son : Marco Bretonnière
Maquillage, coiffure : Bérengère Prost
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