Equus de Peter Shaffer au théâtre Marigny
Par Arnaud • 3 oct, 2008 • Catégorie: Plebber, Théâtre •
Exceptionnel
Le théâtre Marigny de « la plus belle avenue du monde » accueille, pour la première programmation de Pierre Lescure comme directeur des lieux, la célèbre pièce du non moins célèbre Pierre Shaffer (l’auteur de Amadeus). Surprenant pour un vendredi soir, la salle est à moitié pleine, mais avec un public attentif et respectueux. « Alan Strang, un jeune homme fragile psychologiquement, est obsédé par un cheval qu’il adore et qu’il voit comme un dieu… Après un coup de folie, il se retrouve face à un psychiatre, le docteur Martin Dysart (Bruno Wolkowitch) qui va pénétrer dans les profondeurs de cet esprit torturé… »
Mon avis : l’installation dans la salle s’effectue dans une ambiance étrange, presque pesante. Éclairage tamisé, vague fumée brumeuse, troublant la vue, qui envahit le plateau et la salle, qu’un petit lampadaire d’intérieur, “la servante (1) “, disposé sur scène, éclaire de sa lumière nue et blafarde. Peu amène, sensation d’irréel et d’un ailleurs, ainsi se déroule l’attente. Puis de vastes crépitements lumineux commencent à cour (droite de la scène). Wolkowitch entre à cour également, éclairage de la salle toujours allumée, et il nous parle, face public. C’est commencé, et le reste est à l’avenant : extra-ordinaire.
Dire que j’ai aimé est en deçà de la réalité. Tout simplement estomaqué. J’avais quelques craintes : aurait-on droit aux dérives du spectacle Broadway, du peu chaleureux ton sérieux propre à un certain théâtre anglais… en somme la crainte de verser dans la dérive du théâtre contemporain qui s’analyse le nombril sous un salmigondis de symboles et métaphores ?
Rien de tout cela. Non seulement cette adaptation prend le meilleur de ses références, mais elle aboutit à une mise en scène audacieuse et pertinente, le tout servi par un jeu d’acteur de très haute tenue.
C’est forcément ce qui marque en premier lieu : les acteurs. Wolkowitch est un psy dans la force de l’âge. Un début un peu poussif au niveau de la voix, très vite compensé par son énergie, et qui prend son envol dès les premières interventions des autres personnages. Et là commence l’analyse, la narration, l’enquête, le parcours. La fascination, l’interrogation, les illusions perdues, le nihilisme, la pertinence d’un propos désabusé, contestataire, frisant la radicalité mortifère. Puis le juge, Delphine Rich, dans son tailleur strict et souple, incarne parfaitement la bonne conscience sociétale, respectueuse des règles, et la volonté d’aider à guérir : douce, maternelle, droite et compassionnelle. Des parents parfaitement campés, qui transpirent le vécu, la douleur, l’amour, le refus et les frustrations. Et puis bien sûr Alan, Julien Alluguette, excellent dans cette psychose, ce jeu torturé, ce naturel, cette aisance, cette implication, avec une générosité (de jeu, pas de son personnage !) sans commune mesure : un lâcher prise d’une maestria rare dans son personnage qu’une société condamne pour son acte incompréhensible, juge et enferme dans sa douleur et ses désirs. Il est bien difficile d’ailleurs de s’imaginer qu’il puisse être un autre que cet Alan Strang. Les autres acteurs brillent par leur talent, qui se manifeste notamment dans leur capacité à maintenir élevé le niveau de jeu malgré peu d’interventions, souvent décalées qui plus est. On ne tolérerait pas d’ailleurs qu’ils fassent retomber l’attention, étant souvent eux-mêmes porteurs de la tension montante. Du beau travail d’acteur.
L’histoire ensuite. Certains de dire qu’elle a pris quelques rides. Ce texte date des années 70, il a forcément pris plus de 30 ans dans les dents ! Encore trop tôt pour le ranger dans les classiques, on semble difficilement accepter que le contemporain vieillisse. Pourtant, ce côté « années 70 » n’est absolument pas dérangeant, car assumé, dans le jeu et la mise en scène. Ce n’est à mon avis, de la part de certaines critiques, qu’une façon de mettre de la distance entre le texte et eux. Ce qui est compréhensible, tant la force de celui-ci est intacte et puissante. Difficile de rester de marbre.

La pièce embrasse tant de sujets que les décrire tiendrait d’un catalogue à la Prévert, sans qu’on en puisse, cependant, relater l’ensemble. Pièce psychologique, analytique, aussi bien qu’intrigue policière, thriller noir, suspense psychologique, combat des esprits,… tous ces points permettent d’aborder et de toucher, sans pesanteur ni même sermon ou autre monologue appuyé lourd de sens, ce qui touche à l’humain : sa pensée, sa norme, sa sexualité, sa domination, sa soumission, ses rapports de couple, ses relations professionnelles et amicales, ses rêves, sa résignation, son travail. Mais aussi la politique, la religion, la pornographie, son corps et ses désirs… Je ne me risquerais même pas à tenir la gageure de l’explication de texte, tant celle-ci mériterait mieux qu’une critique.
Alors je parle du ressenti. Et l’émotion joue à plein. L’empathie totale. On sombre dans la folie comme dans le nihilisme pur. On suit avec aisance et facilité les parcours psychologiques des personnages. On est avec eux. Jamais on ne perd le fil, jusqu’à ces scènes tout simplement « énormes » d’émotion, qui saisissent par leur sensibilité et leur froideur psychologique. Fascination au sommet de son art. Un plaisir comme seul le théâtre le permet, à l’instar de ces flashbacks éblouissants et harmonieusements enchaînés à l’intrigue, nous replongeant dans l’action de cet acte incompréhensible et de sa genèse.
Tout ceci est servi par une mise en scène de Didier Long qui frise la perfection, empruntant beaucoup à ses modèles américains et anglais. Si toutefois certains décors movibles font parfois plus gadgets et parasitent l’action, que dire de cette direction, de ce mouvement fluide des acteurs, qui flirtent avec le génie ? Les acteurs présents dès le départ en fond de scène créent plus qu’un effet de spectateurs ou de société qui étouffe et entoure ; ils permettent d’entrer de plain pied dans l’esprit des personnages et de l’histoire : la profondeur psychologique associée à la profondeur du décor. Qui, disparaissant, laisse les personnages principaux dans la solitude, loin de la société dite normale. D’ailleurs, le décor est presque nu, se muant parfois en intérieur clinique, parfois en un manège d’équitation, enclos de l’esprit, ou bien en intérieur petit bourgeois de la maison des parents (les deux acteurs sont épatants), puis en écurie, ou en bureau professionnel qui fait accoucher les tabous, les douleurs et les esprits. Les effets visuels sont sobres, néanmoins toujours justes, comme ces éclairages indicatifs de l’état psychologique des personnages et de l’état d’avancement de la narration. Une musique entêtante et originale, sourde et profonde, pour une débauche finale grandiose où tous, des acteurs, de l’histoire, de la mise en scène, de la lumière et de la musique, se rencontrent. Acmé ou paroxysme. A vous de trancher. L’auteur et le metteur en scène, eux, l’ont fait : le goût est amer.
Je n’en dirais pas plus pour ceux qui ne l’ont pas vu. Et pour les autres, vous comprendrez aisément.
J’aime le théâtre pour ces moments rares qui n’existent que par la magie d’une rencontre et la juxtaposition d’éléments et d’individus que rien ne justifie. Je ne sais même plus si la pièce est seulement (très) bonne ou exceptionnelle. C’est juste beau et émouvant.
La plus belle pièce qui me fut donnée à voir cette rentrée. De cette année, même.
de Peter SHAFFER
Mise en scène Didier LONG
Adaptation nouvelle Pol QUENTIN
Avec Bruno WOLKOWITCH, Christiane COHENDY,
Delphine RICH, Didier FLAMAND, Julien ALLUGUETTE,
Astrid BERGÈS-FRISBEY, Joséphine FRESSON,
Alain STERN, Jeoffrey BOURDENET, Benjamin BODI
Lucas ANGLARES, François PEYRE
Décors : Jean-Michel ADAM
Lumières : Laurent BÉAL
Costumes : Jean-Daniel VUILLERMOZ
Musiques : François PEYRONY
Chorégraphie : Daniel LARRIEU
Note :
(1) “C’est une lumière simple qui est toujours allumée quand le théâtre est vide, la nuit ou les jours de relâche. Le dernier geste du régisseur général, avant de couper les éclairages de service, est toujours de porter la servante au centre du plateau et de l’allumer.
Certains, pragmatiques, disent que sa fonction est sécuritaire ; il s’agit de ne jamais laisser le plateau dans le noir complet, afin que quiconque qui s’y trouverait ne puisse tomber du plateau, ou tomber dans une trappe.
D’autres, plus poètes, disent que c’est l’équivalent symbolique de la lumière éternelle, présente dans les églises consacrées. Cette lumière serait l’esprit du Théâtre qui brille toujours même quand le plateau est vide.
C’est en tout cas bien plus qu’un lampadaire…” (F. Peyrony)
Précision sur la pièce :
- En 1973, Equus est créée à Londres par le National Théâtre.
- Par la suite, la pièce est jouée à plus de 1200 reprises à Broadway et obtient trois récompenses dont le Tony Award de la meilleure pièce.
- Equus , actuellement en tournée en Angleterre, fut présentée de février à juin 2007 au Gielgud Theatre, à Londres, avec Richard Griffiths et Daniel Radcliffe (interprète du personnage d’Harry Potter au cinéma) dans les rôles principaux.
- En septembre 2008 elle sera produite à New York avec, cette fois encore, Daniel Radcliffe dans le rôle d’Alan Strang .
Arnaud est Fondateur, webmaster et surtout rédac' chef du site, il est celui qui chapeaute et coordonne tout ce qui s'y passe. Il est là pour essuyer vos mécontentements, vos râles et autres reproches.
Si vous trouviez satisfaction sur ce site, merci d'y revenir...
Email à cet auteur | Tous les Articles par Arnaud | Cet auteur a posté 273
articles

