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Fin de partie de Samuel Beckett au théâtre de l’Atelier

Par Arnaud • 6 nov, 2008 • Catégorie: Plebber, Théâtre

Bien emoticon Bien

L’heure d’hiver et sa nuit précoce, le manque de soleil, pèsent sur les âmes. Peu d’effervescence autour du théâtre, peu de monde aussi ; à peine 1/3 de la salle est remplie me semble-t-il. D’ailleurs c’est à se demander pourquoi même une partie du public se presse : savent-ils ce qu’ils vont voir ?
« Pour Hamm, cloué dans son fauteuil à roulettes, les yeux fatigués derrière des lunettes noires, il ne reste plus qu’à tyranniser Clov. Alors qu’au fond de cet intérieur vide, les parents de Hamm finissent leur vie dans des poubelles, les deux héros répètent devant nous une journée visiblement habituelle. Ils dévident et étirent ensemble le temps qui les conduit vers une fin qui n’en finit pas, mais avec jeu et répartie, comme le feraient deux partenaires d’une ultime partie d’échecs. Ainsi, les mots triomphent, alors que les corps, dévastés et vieillis, se perdent. Hamm et Clov usent du langage comme d’un somptueux divertissement, en des échanges exaspérés et tendres. Beckett a su avec jubilation écrire le langage de la fin, une langue au bord du silence, qui s’effiloche et halète, transparente et sereine, dernier refuge de l’imagination. »

Mon avis : Austérité, âpreté ; des corps atrophiés, tronqués, handicapés ; intérieurs glauques et « dérangés », murs et sols désaxés, les vieux dans la poubelle ; tyrannie et perversité de l’esprit ; les mots détachés des corps… le moins qu’on puisse dire, c’est que le début met mal à l’aise, fait suffoquer, et place le spectateur à la limite du supportable. Bon sang, que c’est bon !

Parce que oui, c’est du théâtre qui fait appel à nos sens et à notre intellect. Ce que l’on voit n’a de sens que par ce que l’on entend. Les mots heurtent les corps et le décor. On nous parle de ce qui n’est pas, ou plus.

Hamm trône au centre dans son fauteuil tel un roi régnant sur son monde. Son prénom, déjà, n’est pas le fruit du hasard. En anglais, sa prononciation se rapproche de « ham », qui signifie jambon (ce qu’il est  au demeurant, un tas de chair quasi inerte et morte), mais aussi cabotin pour un mauvais acteur. On touche par cette analogie à la complexité du personnage. Il dicte, éructe, fait l’acteur, lit les didascalies, démystifie le texte, met en scène sa vie par l’imaginaire, ressasse l’histoire qu’il construit, s’essaye à l’envolée lyrique, s’adonne à l’acrimonie lucide, mais en même temps, son corps n’en finit pas de mourir : paralysé du bas, quasi-aveugle, dur d’oreille. On assiste à son agonie, ses souffrances, ses peines, sa perte de sensation et de sensibilité, que seule la chimie maintient dans un semblant de rythme humain. Son unique échappatoire : sa pensée et ses mots, tel le démiurge, semblable à l’auteur de théâtre. Mais c’est son enfer. Il hait le monde dans lequel il ne peut vivre, en veut à son père, qu’il tyrannise et laisse croupir dans une poubelle à ses côtés, légèrement devant lui (tout comme sa mère, pour laquelle il ne semble manifester aucun intérêt).

Dominique Pinon campe cette âme perdue avec une maestria saisissante : on subit, on craint ses sautes d’humeurs. On le déteste, il nous exaspère, il nous touche, on le trouve beau de poésie. Son impotence n’inspire plus la compassion mais le dégoût : drôle de sensation pour le spectateur ainsi torturé, qui doit subir cette litanie verbale que l’on voudrait voir stopper. On souhaite sa mort et avec, la fin de la pièce. Parce qu’il souffre, mais parce qu’il est infect. Parce que c’est insupportable. Seuls ses mots lui survivent : superbes, hargneux, désespérés. Nihilistes même, « la fin est dans le commencement et cependant on continue » lâche-t-il.  Entre deux silences pesants. C’est le sentiment de sa vie. L’impuissance d’exister autrement que par les mots.

Et sa tyrannie s’exerce sur Clov. Pauvre âme. Espèce de serviteur dévoué à son maître et martyrisé par celui-ci, assistant bossu et grommelant un langage primaire d’un Dracula ou d’un docteur Frankenstein. Il exécute, même en râlant, les ordres de Hamm. « Je ne sais pas pourquoi je le fais » répète-t-il souvent. C’est la question que l’on se pose. Qui pourrait vouloir de ce jour sans fin ? De ce supplice de Sisyphe, où la seule issue est la déchéance et la mort sans avoir vécu ? Lui, c’est l’inverse de Hamm : il ne peut pas s’asseoir, c’est son handicap, en plus d’avoir mal aux jambes, d’avoir mal aux yeux. Son supplice : servir de souffre-douleur, de pousseur de chaise, d’yeux pour Hamm. Il le fait contraint. Simple d’esprit ( ?), il semble surtout ne pas savoir quel sens donner à son existence, se pliant aux ordres sous peine de mourir. Relation complexe et perverse, de dominant et dominé qui met mal à l’aise.

Charles Berling incarne ce corps dégingandé, qui se traîne. Rôle ingrat. Mais magnifique. Il fait exister un peu de vie, il est le seul à donner du mouvement, celui qui les relie aux autres. Enfermé dans cet enfer, il observe un monde presque sans vie par les deux minuscules fenêtres, trop hautes, qui ne peuvent être atteintes que par un escabeau brinquebalant et avec l’aide de sa longue vue, une mer à gauche, une terre à droite. Capitaine et vigie d’un navire intérieur naviguant sur des flots désolés. On se raccroche à lui. Ses mots heurtent notre sentiment de liberté de penser. Charles Berling impressionne par la maîtrise de son corps, comme au début où, sans mots, il découvre le décor, les accessoires, les poubelles, et ces allers-retours avec l’escabeau.

Le décor est à l’avenant : métallique, creux et penché. Les fenêtres sont grises, salies et poussiéreuses. Les murs sont oppressants, enfermant les personnages sur eux-mêmes. Le tableau (la fameuse ouverture sur le monde) est retourné. Le sol est en pente, dérive lente et certaine vers la tombe. Le jeu de lumière accentue cette oppression : très froid, l’éclairage accentue ou diminue le contraste des visages blafards des protagonistes. Ou leur donne une magie.

Rare moment de vie, c’est le récit par les parents de leur amour d’antan. Ce moment est superbe. Ces deux troncs avec ces deux têtes vieilles, ridées, grises et creusées, qui dépassent à peine de leur poubelle-cercueil et qui se souviennent. Seuls les mots, leurs corps étant réduits à leur minimum, donnent une sensation humaine et vivante, qu’un éclairage discret et pertinent révèle.

Les parents sont d’ailleurs parfaitement interprétés (Gilles Segal, Dominique Marcas). Corps maltraités, on souffre pour eux, on écoute leurs mots, souvenir d’un passé peut être plus joyeux, comme la respiration nécessaire à tant de désolation. Le procédé n’en est que plus cruel. De son père, qui, après la mort de la mère, pleure et ne veut plus répondre, Hamm dit : « s’il pleure c’est qu’il vit ». En effet, il vaut peut-être mieux mourir. Et pourtant…

Pourtant, il y a une volonté de vivre, de laisser quelque chose, d’essayer. Parabole évidente du théâtre et de sa création : les acteurs disent et interprètent leurs didascalies. Tout est mis en scène. Les accessoires deviennent, tour à tour, béquille, arme, ou sceptre ridicule d’un royaume. Même le meilleur ami de l’homme, le chien, n’est réduit qu’à une peluche, handicapée, patte en moins et sexe inexistant. Et cette peluche dans les mains de Hamm prend d’un coup une âme et une existence.

Clov est le bras armé destructeur de Hamm. Il supprime les parasites (puce ou morpion, rat) qui sont les seuls à vivre encore. Jusqu’à cette présence au loin… la vie ? qui libère la parole de Clov, dans un magnifique soliloque empreint de poésie insoupçonnée jusqu’alors.

Je pourrais continuer. Mais ce texte de Beckett ouvre à tant d’interrogations, que cela pourrait être sans fin. Et c’est la force de la mise en scène de Charles Berling et Christiane Cohendy. Il y a une radicalité assumée, au risque de déplaire (et je peux vous assurer que ce fut l’effet sur un certain nombre de spectateurs ), qui cherche et triture jusqu’à l’hallali final.

J’en suis ressorti pantois et estomaqué, mais aussi mal à l’aise.

C’est un théâtre exigeant. Avec un peu de recul, j’aime et j’en redemande !

Et après on va croire que je suis noir et nihiliste. Si peu, si peu…

 

 

Auteur: Samuel Beckett
Mise en scène: Charles Berling avec la collaboration de Christiane Cohendy
Avec: Charles Berling, Dominique Pinon, Gilles Segal, Dominique Marcas.

Équipe technique:
Décor: Christian Fenouillat
Lumières: Marie Nicolas
Costumes: Bernadette Villard
Collaboratrices artistiques: Soline de Warren et Florence Bosson

AVEC LE SOUTIEN DE LA FONDATION JACQUES TOJA

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