La plèbe

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L’habilleur de Ronald Harwood avec Laurent Terzieff au Théâtre Rive Gauche

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habilleur_terzieffComplet pour ce vendredi soir d’une première semaine. Du beau linge, ça fleure bon (ou pas) la rive gauche, les journalistes et des seniors à en pleuvoir. Ça s’entasse, ça râle à l’accueil, ça se précipite (les places sont numérotées…) et c’est malpoli dans une salle dont on peut dire qu’elle n’est pas d’un confort théâtral pour les séants et les jambes d’individus de plus d’1m60 (ce qui représente une part importante d’une population adulte, convenons-en). « Janvier 1942. L’Angleterre est en proie aux bombardements nazis ; les acteurs valides sont sous les drapeaux, les théâtres brûlent. Dans ce chaos, une troupe de province s’apprête à jouer le Roi Lear. Le « maître », qui dirige la troupe et joue chaque soir les rôles titres des pièces de Shakespeare, se prépare ; mais son esprit s’échappe, son corps à bout de nerfs le trahit. Incapable de se résoudre à l’annulation de la représentation, Norman, l’ombre du maître, son « habilleur », à son service depuis 16 ans, le réconforte, l’encourage et se démène, contre l’avis des autres comédiens, pour qu’il assure la représentation…« 

Mon avis : il m’en aura fallu du temps pour écrire cet avis. Près d’un mois. Pas que j’oscille entre le positif et le négatif. Non. Juste à me demander ce qui fait d’une pièce de théâtre un moment exceptionnel et comment caractériser ce qui, dans un ensemble donné, peut tout à la fois toucher de la grâce et de l’excellence.

L’excellence, c’est la pièce et la troupe. Harwood a signé une pièce sur les coulisses du théâtre, la mise en abîme de son art qui meurt sous les bombes allemandes de la seconde guerre mondiale. Allégorie d’une disparition annoncée du théâtre, unique refuge de quelques estropiés, vieillards et femmes esseulées. Il plane des relents de mort, de vieillesse, d’habitude, de moisi, d’amours avortés. Sauf un : celui du théâtre. Pièce anglaise, c’est Shakespeare qui est érigé comme le modèle. Cette troupe, comme il en existait depuis le 18°s en Angleterre, parcourt les routes du pays, se produisant dans les théâtre de 2° et 3° zones, pour faire entendre et voir le répertoire shakespearien auprès des populations qui n’y ont pas accès. Cette troupe, comme son chef, se meurt. Ils sont dépassés par l’Histoire, fantômes d’individus qui errent dans les décombres d’une ville en ruine.

« Bombardez ! Mais sachez que chacune de mes répliques sera un bouclier contre votre barbarie » tonne le maître. C’est la puissance du verbe et plus encore de celui qui le projette dont il est question.

Ce maître, c’est Laurent Terzieff. Emouvant, époustouflant, charismatique, magnétique… les mots manquent pour décrire ce que dégage Terzieff. Vieillard au corps décharné, voûté, qui n’hésite pas à se déshabiller (maillot de corps et collant aux jambes, ce n’est pas le peep show même si l’adresse et le passé de la salle pourrait l’induire…), à la voix et la mémoire défaillantes (son personnage, pas l’acteur !), c’est Terzieff qui se met à nu dans l’image de son métier.  Sublime de retenue, de jeu, il émeut. Mais la grâce est atteinte, lorsque revêtu des habits du roi Lear, il entre dans la peau du celui-ci. On assiste à la transformation. Purement habituelle, inconsciente, le maître passe du chef autoritaire, égoïste, serviteur d’un modèle indépassable à celui du rôle de l’acteur, à l’humilité incarnée, magnifique de talent et d’émotion. C’est tout simplement exceptionnel. J’ai rarement vu une telle présence charismatique. Dès que Terzieff parle et joue, adoptant peu à peu la  consistance de son roi Lear, il atteint une dimension alliant l’incarnation de l’esprit à la transcendance de l’acteur. Il hypnotise, capte toute l’attention, reléguant les alentours et les autres à un flou abstrait.

Cette sensation est notamment perceptible lorsqu’on assiste depuis les coulisses à la représentation du roi Lear, dont on ne devine que le jeu par une lointaine voix et les déplacements en ombre chinoise des acteurs. Même absent de l’espace visuel, ce roi Lear est omniprésent.

Terzieff signe la mise en scène. Réticent à l’idée de monter cette pièce, il a finalement décidé de s’y atteler. On ressent cet antagonisme, qu’il a mis au service du regard signifiant à porter sur le sujet de la pièce. L’alternance entre la loge du maître, l’arrière-plateau et l’espace flou du reste du monde fait toutefois parfois l’effet d’une lenteur de rythme dommageable.

Le théâtre, c’est la vie, et pourtant, tout nous est montré pour ne pas voir le rendu théâtral. N’est visible que la coulisse, la loge, et nous devenons ainsi le spectateur indirect du spectacle. Discours platonicien avec son mythe de la caverne : on ne voit le monde que par les ombres projetées sur le mur d’une lumière inaccessible. La vie n’existe que par l’art, ô combien ingrat, du théâtre. Ceux qui n’en peuvent être sont condamnés à être les serviteurs dociles. Toucher du doigt et vivre par procuration semble être la promesse, avec des rêves et des amours impossibles. Cette forme de radicalité du propos, parfois nihiliste, n’est pas sans humour, bien au contraire, ce qui permet d’ancrer le récit dans le drame, et non dans la tragédie la plus implacable.

D’ailleurs, idée lumineuse (sic) que l’utilisation de la servante. Cette lumière de plateau s’allume au début. Les trois coups du départ sont remplacés par cet esprit lumineux du théâtre, celui qui hante les coulisses et les répétitions. Par un palindrome attendu, mais d’une beauté plastique et émotionnelle indéniable, l’extinction finale atteint l’humble sublime.

Ce qui m’étonne, c’est d’être à ce point transporté par Terzieff, alors que le personnage principal serait l’habilleur, joué par Claude Aufaure. Aufaure est pourtant très bon et talentueux, incarnant un habilleur à l’écoute, débonnaire, fourbe, touchant, d’une saloperie misogyne, manipulateur, maternaliste (sic)… il incarne son personnage avec délice et excellence. On sent qu’il n’existe que par procuration tout en méprisant ceux qui ne comprennent pas sa servilité inhibitrice de sa propre existence. Il induit également, sans appuyer, une homosexualité sous-jacente aux intentions du personnage. Aufaure est brillant.

Les autres personnages masculins ne sont pas en reste. Faire-valoir, commis de la troupe, rejetés et oubliés de la société, ils sont très touchants, mais semblent toutefois en retrait (leur temps de scène est assez restreint).

J’ai par contre quelques réserves sur les rôles féminins, que je trouve moins marquants. La régisseuse est trop rigide, et la fêlure intérieure n’est pas assez tangible lorsque celle-ci resurgit au bord des larmes. La jeune aspirante s’en sort plutôt bien, même si je crois qu’on a un peu de mal à croire vraiment dans l’amour qu’elle porterait au maître (j’avais en tête Les feux de la rampe de Chaplin), que l’on pourrait en plus expliquer par une psychologie de magazine, comme par exemple l’absence des hommes valides de son âge en raison de la guerre.

La compagne, actrice faire-valoir du maître, a l’ambiguïté de son personnage : amour de l’homme, haine de l’acteur qui se détruit pour un art qui lui semble bien vain. Quelques petits bafouillements, mais elle semblait malade et enrhumée, poussant la voix, alors je ne me prononcerai pas.

Cette inventivité de la mise en scène et les acteurs n’empêchent tout de même pas quelques longueurs, mais le final est éblouissant et balaierait presque toutes ces imperfections.

Et c’est ce qui n’en finit pas de m’étonner, car si cette pièce dans l’ensemble, je la trouve très bonne, elle n’atteint pas le sublime qu’à lui seul Terzieff insuffle dans son personnage. Par comparaison, en son absence, le reste semble plus fade. Et pourtant… d’où mon questionnement du début.

J’avais beaucoup aimé Hughie de O’ Neil, la précédente pièce jouée par Terzieff et Aufaure. Dans celle-ci, je les trouve bien meilleurs, disons plus marquants. Aufaure, dont le rôle est très développé, montre une bien plus grande palette de son talent, mais c’est la capacité de Terzieff à transcender son rôle qui m’a impressionné et conquis.

Cette pièce ne parle que du théâtre, de ses gens, de ses acteurs, de ses rites, de ses codes, de ses supersititions et de son insondable beauté et force. Le reste ne semble que douleurs et souffrances. La vie, ou une vision de celle-ci pour les plus optimistes.

Mais depuis,  j’ai retrouvé l’envie de revoir du grand Shakespeare aussi crépusculaire…

Note de l’auteur

L’Habilleur : En 1953, j’ai eu la chance d’être engagé par Sir Donald Wolfit qui présentait à Londres une saison sur Shakespeare et d’autres auteurs ; je devais faire de la figuration et donner un coup de main en coulisses, notamment pour aider à créer les effets sonores de la scène de la tempête dans le Roi Lear. Il y avait dans la troupe un autre jeune acteur qui s’appelait Harold Pinter. Peu après le début de la saison, son habilleur ayant quitté la compagnie, Wolfit me demanda de prendre sa place, ce que je fis, par intermittence, pendant les sept années suivantes.
Donald Wolfit était un acteur-chef de troupe qhakespearien : il finançait donc sa propre compagnie et jouait tous les premiers rôles. Il tournait dans les Îles britanniques en long en large et en travers, et jouait rarement à Londres. Ce fut l’un des derniers grands acteurs-chef de troupe, une grande tradition du théâtre britannique qui remonte au 18è siècle, mais qui à l’époque où j’ai rejoint la compagnie, était déjà largement dépassée. Le chef de troupe finançant les spectacles sur ses propres deniers, il était d’une avarice proverbiale, payait ses acteurs le salaire minimum et dépensait le moins possible pour les décors et les costumes. Un autre type d’économie s’est trouvée à mon avantage. Dans le théâtre en vue à l’époque, l’acteur principal employait un habilleur spécialisé qui ne s’occupait que son maître. Dans la compagnie de Wolfit, parce que cela revenait moins cher, il choisissait comme habilleur un membre de la troupe et c’est comme ça que j’ai obtenu l’emploi qui à changé ma vie.
On a dit que Laurence Olivier réalisait des tours de force alors que Wolfit était forcé de tourner. Il était la cible de nombreuses plaisanteries de la part du tout Londres, mais c’est que ceux qui le moquaient ont choisi d’ignorer ses dons et son extraordinaire talent. Wolfit était un grand acteur qui s’est distingué dans ses interprétations de Volpone, Tamburlaine, Shylock, Richard III, Macbeth et surtout, dans son magnifique Roi Lear. Il avait un registre vocal exceptionnel qui lui permettait de jouer des notes les plus graves ou d’une voix de tête très haute avec la même puissance. Par dessus tout, Wolfit croyait au théâtre, et la grande capacité du théâtre à enrichir la vie des gens qui de déplaçaient en masse pour le voir.
Il est mort en 1968, à l’âge de 66 ans. A cette époque j’étais déjà  auteur, et dans son testament, Wolfit avait demandé que j’écrive sa biographie, ce que je fis –
Sir Donald Wolfit, CBE, his life and work in the Unfashionable Theatre. Dix ans plus tard, l’idée me vint à l’esprit d’écrire une pièce inspirée par mon expérience. Je voulais écrire un hommage au théâtre et à tous ceux qui y travaillent, avec souvent peu de récompense.


Sans le faire exprès, et sans avoir en avoir vraiment conscience, j’ai créé une image miroir du Roi Lear, les bombardements représentant la tempête, le manque de jeunes acteurs valides faisant écho à l’escorte réduite de « cent chevaliers « – six dans la production de Wolfit. Le maître souffre d’une dépression nerveuse, reflet atténué de la folie de Lear, et le personnage central de Norman, l’habilleur, le serviteur dévoué, est un amalgame du Fou et de Cordélia, dont de nombreux spécialistes pensent qu’à l’époque de Shakespeare, ils étaient joués par le même acteur. La pièce n’est pas un documentaire. Le maître n’est pas Wolfit mais un acteur chef de troupe shakespearien qui a une existence propre, même si ce ne serait pas tout à fait honnête de nier qu’il possède certains des qualités et défauts de Wolfilt. Et je ne suis certainement pas Norman, personnage inspiré par une catégorie particulière de serviteurs du théâtre dont j’ai rencontré de nombreux représentants au début de ma carrière. C’étaient pour la plupart des hommes. Leur vie privée restait cachée. Mais ils s’épanouissaient et s’éclairaient à l’instant où ils passaient la porte de l’entrée des artistes pour pénétrer dans le monde magique où ils étaient le plus heureux.

Ronald Harwood


Note de mise en scène

Cette pièce rend compte de l’importance qu’a eue dans l’histoire du théâtre la tradition des acteurs chefs de compagnies, un peu partout en Europe, et cela du 17ème siècle jusqu’à la fin des années 30. Ces acteurs, chefs de troupes ou chefs de compagnies (« capo comico » en Italie) jouaient d’un bout à l’autre du pays, pour faire partager au public l’amour qu’ils portaient à leurs auteurs.

Tous n’atteignaient pas la capitale ; leur territoire, c’était la province. Ils faisaient des tournées dans des conditions matérielles et  physiques effroyables. Ils vénéraient leur répertoire et croyaient au théâtre en tant que puissance éducatrice et culturelle. Ils étaient souvent ridicules dans leur cabotinage et leur mégalomanie. Comme le rappelle Harwood, leur devise était : « Le théâtre, c’est moi ». Mais leur conviction que l’art en général, et le théâtre en particulier, devait sauver le monde, et lui était aussi nécessaire que le boire et le manger, rejoint un thème qui traverse toute l’œuvre théâtrale de Harwood. Dans « Temps contre temps », et dans « A tort ou a raison », il s’agissait de musique ; ici c’est le théâtre.

Ce qui m’a retenu avant tout dans cette pièce, c’est la beauté dérisoire de la situation : en 1941, en Angleterre on joue Le roi Lear dans un théâtre de province pendant que tombent sur la ville les bombes allemandes. S’adressant aux avions, l’acteur crie avant d’entrer en scène : « Bombardez ! Mais sachez que chacune de mes répliques sera un bouclier contre votre barbarie ».
Tout d’abord j’étais un peu réticent à l’égard de
L’habilleur. Ma répugnance pour l’histrionisme me rendant peu séduisant ce vieux « crabe de génie », ainsi que son habilleur qui ne survit que par le biais de l’illusion, le théâtre n’étant pour lui qu’une fuite devant la réalité du monde alors qu’il devrait en être (selon moi) le reflet signifiant. Et puis j’ai toujours éprouvé un certain recul pour les pièces qui ont pour sujet le théâtre. Non seulement parce que l’on y « parle boutique », mais parce que, de façon insidieuse, une vision totalisante et globalement expliquée du théâtre nous est toujours plus ou moins imposée.

Mais dans un deuxième temps ces deux faces d’un même personnage ont fini par me fasciner. L’habilleur est le miroir de l’acteur. Non pas un miroir devenu fou, comme dans Pirandello, mais un miroir amoureux des choses de la scène auxquelles sa sensibilité homosexuelle trouve un culte aussi exclusif que platonique.

Il est vraiment le miroir de ce roi Lear, à la fois carcasse vide et personnage de légende, voué à l’éphémère et qui ne peut plus porter dans ses bras que sa jeunesse morte. L’acteur mort il ne reste plus à l’habilleur que de tuer une seconde fois celui qu’il a adoré, et sans lequel il n’est plus rien.
Laurent Terzieff

de Ronald Harwood
mise en scène Laurent Terzieff
avec
Laurent Terzieff
Claude Aufaure, Michèle Simonnet, Nicole Vassel, Philippe Laudenbach, Jacques Marchand, Emilie Chevrillon

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2 Commentaires

  1. En marge de la pièce, et c’est un peu tardivement que je le signale (mais vous pouvez réécouter en podcast) l’interview sur la bibliothèque de son appartement et les lectures de Laurent Terzieff dans l’émission Esprit Critique de Vincent Josse tous les matins de cette semaine (30 mars au 3 avril) sur France Inter à 9h10. C’est très beau.

    http://www.radiofrance.fr/franceinter/chro/espritcritique/index.php?id=78224

    Retrouvez l’émission consacrée à la pièce :

    http://www.radiofrance.fr/franceinter/chro/espritcritique/index.php?id=77584

  2. Superbe, très drôle, merveilleux mais malheureusement trop long !

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