Un garçon impossible au théâtre du Rond-Point
Bien
Effervescence au théâtre du Rond-Point en ce samedi soir. On se presse pour la dernière mise en scène de Ribes, dans son antre. Sans compter le casting, Isabelle Carré (raaah… lovely !) et Eric Berger (oui… celui qui jouait le rôle de Tanguy dans le film du même nom…). Salle évidemment pleine, des habitués en nombre, et de ceux qui ont confiance en la renommée du lieu plus qu’ils n’ont choisi de voir cette pièce en particulier… « La mère de Jim, un garçon plutôt grand pour ses huit ans, est inquiète : il n’entend pas la voix de son grand-père mort. Le médecin, Henrik, à qui il est confié, a bien d’autres soucis : il est poursuivi par une infirmière, Cécilie, qui s’avère être sa maîtresse, et harcelé sur son portable par sa femme qui cherche désespérément les enfants qu’elle n’a pas pu avoir. Qui faut-il soigner ? L’enfant, la mère, le médecin, le grand-père pas vraiment mort, l’infirmière dépressive ? De courses poursuites en coups de théâtre, l’aimable compagnie finira par engendrer un serial killer de 8 ans ! »
Mon avis : quelques jours plus tard, j’en ris encore. Je ris de ces têtes dubitatives et de cette colère intérieure que bon nombre de visages arboraient à la sortie et qui se dissimulaient malhabilement derrière des « C’est nul ! », « Le seul moment bien… c’était l’entracte (en fait un noir de changement de décor) », etc. Amusant, d’autant plus qu’au risque d’être en désaccord avec une certaine partie (majoritaire ?) du public, j’ai été très enthousiasmé et conquis par cet univers de Rosenlund.
La pièce s’ouvre sur un décor d’hôpital, à la lumière blanche usée et blafarde, aux murs sales et avec le plastique des salles chirurgicales en guise de porte. Ça fait vieillot, y compris dans le mobilier et la déco. Des néons, de couleur verte (pas superstitieux, c’est agréable) au dessus des portes. Pour donner une idée plus précise à ceux qui l’auraient vu, on se croirait dans le décor de l’hôpital du feuilleton L’hôpital et ses fantômes de Lars Von Trier. Tout juste plus éclairé sur scène. D’ailleurs, ce rapprochement avec le cinéma de Von Trier ne me semble pas dénué d’intérêt.
Il se dégage de la pièce un fort relent de Dogme 1995 dans sa conception, tel qu’il peut être appliqué dans les films Les idiots de Trier ou Festen de Vinterberg. Rosenlund a d’ailleurs écrit sa pièce durant cette période. Cette impression se sent notamment dans la « mise en absurde » des situations familiales et sentimentales les plus scabreuses. Car la pièce démarre bien comme une comédie vaudevillesque, où le mari trompe sa femme et cherche à éviter sa maîtresse, et où s’emmêlent assez rapidement les quiproquos et les personnes du passé ; mais, par le décor familièrement glauque suivi d’un absurde délibérément comique et outrancié, on aboutit à une pièce très étrange, à l’humour prosaïque, avec des effets de comique de situation et un dialogue surréaliste.
C’est au choix déstabilisant, répulsif ou fascinant. Car on se prend à rire de situations qui sont pour le moins scabreuses et moralement dérangeantes dans nos sociétés modernes : l’inceste, la pédophilie, l’homosexualité entre adultes et enfants…
Reconnaissons que le texte ne brille pas par sa valeur littéraire. Mais il en possède l’épure et l’efficacité, et une certaine finesse à suggérer plus qu’à expliquer. Cette idée de faire jouer le rôle de l’enfant par un jeune adulte est elle aussi ingénieuse : symbole de l’enfant roi de nos sociétés occidentales, où celui-ci est considéré comme une personne à part entière, en même temps qu’on lui adresse la condescendance due à l’enfant qui ne peut pas comprendre, parce qu’enfant. Cette schizophrénie des adultes déteint sur l’enfant, et, lorsque celui-ci parle comme un adulte, on ne sait quelle place et quelle crédibilité on doit lui donner. C’est particulièrement troublant, et cela renvoie le spectateur à un voyeurisme impuissant et frustrant. Et c’est aussi par cette trouvaille que la pédophilie finit par passer dans la narration. Car visuellement, rien ne choque, ce n’est que parce que l’on sait que le personnage a 8 ans qu’on (re)met en place les interdits. Et Rosenlund détruit ce rapport en le plaçant dans le contexte d’une comédie quasiment de boulevard et des quiproquos attendus.
Ce qui fait rire du boulevard est tout à coup plus difficile sur de tels sujets, même si les rires fusent dans la salle. Moyen également de dédramatiser : c’est du théâtre de l’absurde plongé dans le rythme effréné de la comédie.
Devant ce maëlstrom, il fallait une mise en scène réactive, rythmée, et des acteurs convaincus et convaincants.
Et c’est le cas, selon moi. La mise en scène de Ribes permet de rester la tête hors de l’eau, sans pathos ni atermoiements, ni même de fascination morbide. C’est presque clinique, et toujours amusé. Il s’en dégage un sentiment de légèreté en contraste avec la pesanteur de l’intrigue. Par exemple, lorsqu’Henrik, sans raison particulière, saisit le pot de fleur et le jette à terre qui se brise en multiples morceaux d’un fracas orchestré. Symbole de la scène de ménage classique, qui en même temps rappelle l’ancrage dans la réalité matérielle. Les objets se brisent lorsqu’on les laisse tomber. Et les humains ?
Les humains sont interprétés par des acteurs talentueux.
Isabelle Carré, magnétique, subjugue l’attention, se joue de son personnage, alterne les sentiments. Elle incarne une femme-enfant qui souffre et rêve du prince charmant et elle s’abandonne aux tabous moraux condamnés par la société. Elle implique ceux qui l’entourent. Elle est tout simplement remarquable. Son implication au service de l’œuvre est complète. Isabelle Carré est sans conteste une des grandes actrices françaises et montre un talent que sa précédente pièce, Blanc , ne faisait à mon avis qu’esquisser.
Ses camarades de jeu ne sont pas en reste. Est à saluer la performance de la mère de Jim, Hélène Viaux (qui porte du vert et ressemble ici, dans son attitude et son physique, à Julie Depardieu) et du grand-père, Jean Yves Chatelais.
Micha Lescot interprète le rôle de Jim, l’enfant de 8 ans, serial killer en puissance. Il semble ailleurs, spectateur effaré et las du monde des adultes. Il déteste son grand-père, a de la compassion pour sa mère. Déjà, petit, il fait miroiter aux femmes, Cécilie en l’occurrence, l’amour vrai et charmant, pour ne s’en défausser que mieux : « Je n’ai que 8 ans ». Micha incarne cet enfant à merveille, même si je le trouve moins convaincant quelque temps avant la fin. C’est sûrement une intention de jeu, que je trouve trop sérieusement impliquée, rompant le ton de l’entre-deux qui tient depuis le début. Il se reprend toutefois sur la toute fin.
Et puis Eric Berger. Il nous dévoile un potentiel comique bien loin de son image de prof bobo et coincé vivant chez ses parents à presque 30 ans. Son corps adopte des postures outrancièrement désarticulées. Il est l’élément comique, celui par qui arrive les quiproquos et les mensonges. Semblant sensé, il évolue lui aussi dans une douce folie absurde, et pourtant complètement ancrée dans le réel quotidien et pragmatique de la vie.
Ajoutez à cela une mise en lumière qui met parfaitement dans l’ambiance, et une vidéo finale dans le ton (bien que superflue d’après moi), et vous obtenez une pièce singulière dont l’originalité se situe dans la radicalité d’un processus de déconstruction de l’art théâtral au profit de l’exploration de la folie et l’absurdité humaine.
Cette forme, assez éloignée de la culture du beau texte à la française, est suffisamment pertinente pour susciter l’intérêt. Son propos pourrait se rapprocher des pages les plus lucides et sévères de Thomas Bernhard sur l’impact du monde des adultes sur l’enfant. C’est, vous pouvez vous en douter, moralement déstabilisant, férocement lucide, et totalement déprimant sur l’incapacité à vivre véritablement dans cette société.
En tout cas, moi, j’adhère !
de Petter S. Rosenlund / traduction Terje Sinding / mise en scène Jean-Michel Ribes
avec Eric Berger, Isabelle Carré, Jean-Yves Chatelais, Micha Lescot, Hélène Viaux
décors : Patrick Dutertre / costumes : Juliette Chanaud assistée de Géraldine Guilbaud / lumières : Marie Nicolas / création vidéo : Olivier Garouste / assistante à la mise en scène : Camille Kiejman
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Vous pouvez écouter une interview d’Isabelle Carré sur la pièce et le reste de sa carrière dans l’émission Nonobstant du lundi 09/02/2009 présentée par Yves Calvi sur France Inter :
http://www.radiofrance.fr/franceinter/em/nonobstant/index.php?id=76133
« Il n’existe absolument pas de parents, il n’existe que des criminels en tant que procréateurs de nouveaux êtres humains, des procréateurs qui agissent avec toute leur absurdité et leur stupidité contre ces nouveaux êtres humains procréés par eux. »
Thomas Berhard
(L’origine, trad. Albert Kohn, p.91, Folio n°2832)
Sans doute l’enfance est-elle toujours un enfer, l’enfance est l’enfer même [...] peu importe quelle enfance, elle est l’enfer.
Thomas Bernard.
(Maîtres anciens, trad. Gilberte Lambrichs, p.87, Folio n°2276)
L’enfance est le trou noir où l’on a été précipité par ses parents et d’où l’on doit sortir sans aucune aide. Mais la plupart des gens n’arrivent pas à sortir de ce trou qu’est l’enfance, toute leur vie ils sont dans ce trou et n’en sortent pas et sont amers.
Thomas Bernard.
(Maîtres anciens, trad. Gilberte Lambrichs, p.89, Folio n°2276)
Faire un enfant et donner la vie, comme on dit si hypocritement, ce n’est tout de même rien d’autre que mettre au monde et mettre dans le monde un malheur accablant, et alors tous les gens sont, à chaque fois, effrayés par cet accablant malheur. D’ailleurs la nature a toujours transformé les parents en imbéciles [...] et fait faire à ces imbéciles des enfants malheureux dans de noirs trous d’enfance.
Thomas Bernard.
(Maîtres anciens, trad. Gilberte Lambrichs, p.91, Folio n°2276)
C’est un crime majeur que d’engendrer un être, dont on sait qu’il sera malheureux au moins une fois dans sa vie. Le malheur, même s’il ne dure qu’un instant, c’est le malheur tout entier. Engendrer une solitude parce qu’on ne veut plus être seul, c’est criminel.
Thomas Bernard.
(Gel, trad. Boris Simon et Josée Turk-Meyer, p.31, Gallimard/nrf 1967)
Extrêmement rares sont ceux qui ont effectivement engagé le combat contre les parents et l’ont poussé jusqu’à l’extrême et l’ont gagné et ont combattu contre leurs maîtres et gagné, et donc combattu contre la société et gagné et par là, en tant qu’êtres de l’esprit, tout gagné.
Thomas Bernard.
(Les Mange-pas-cher, trad. Claude Porcell , p.79, Gallimard/nrf, 2005)